Comme c’est simple !
Il me suffit de fermer les yeux et me voilà libérée de toutes pressions.
Plongée dans une obscurité salvatrice, une lumière me ramène à l’essentiel, ce que je suis, une femme.
Oui, juste une femme et cette coupure temporaire avec le reste du Monde, c’est une parcelle de terre que seul mon esprit peut fouler. Cette terre, c’est celle de mes ancêtres. Enfouie au plus profond de mon coeur, elle me transporte sur le sol de mes origines.
Je marche paisiblement sur un chemin de terre ocre et mon esprit me rappelle mes jeux d’hier, mes rires et toutes les joies de mon parcours de petite fille. Mon village, mes grands parents, toutes ces femmes affairées à préparer le repas sont là. Par magie et comme ci j’étais réellement retournée là-bas, j’ai la sensation que le soleil réchauffe mon épiderme. Mon esprit, au contraire, flotte et me pose à l’ombre si protectrice des arbres par l’espace de fraicheur dans lequel nous pouvions crier, bouger et nous amuser sans être trop anéantis par la chaleur.
Je suis de nouveau cette petite fille aux oreilles de laquelle personne ne crie plus d’insultes ou de noms d’oiseaux. Je suis de nouveau une petite fille pleine de vie, plus aucune empreinte de malveillance pèse sur mes épaules et sur mes pas. J’entends le cri sourd qu’ils devraient tous entendre : «Je suis comme vous, ma couleur de peau ne rend pas les humains différents, j’ai un coeur aussi et il est grand ouvert.».
Ma mère, disparue, me caresse de nouveau le visage et mon père me porte sur ses épaules pour m’emmener à l’aventure. Comme j’ai été chanceuse de recevoir tant d’amour. Jusqu’à mon arrivée dans ce nouveau pays, sur cette terre aux mille promesses tant vantées par les rumeurs, je n’avais sur mon visage que les traits de tout l’amour reçu des uns et des autres.
Réouvrir mes yeux n’est jamais chose simple. C’est comme si je me jetais sempiternellement dans un puit au fond duquel toutes les couleurs du bonheur disparaissent ou deviennent plus sombres. Avant d’ordonner le moindre «Ouvrez-vous» à mes paupières, je respire longuement et très fort. Je renvoie la petite fille à sa vie de rêve et m’apprête à enfiler le costume étriquée de l’étrangère. Je la regarde partir. Elle porte tout ce que ma couleur de peau ne devrait pas empêcher, les envies d’aimer, d’embrasser, de prendre la vie comme cette petite fille, à bras le corps...
Je compte jusqu’à trois et j’y retourne...
Je n’ai hélas pas le choix.
Stéphane Théri