Stéphane Théri

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Artisan des mots, 

Écrivain, Auteur, Dialoguiste/Scénariste

 

Moutiou

 

Dernier roman de Stéphane Theri

 

Moutiou

(Extrait du 1er chapitre)

Texte protégé par les lois sur la propriété intellectuelle.

 

Chapitre 1er

Sur les traces du bonheur perdu

 

Ouistreham, 1983, un matin de printemps.

 

Assis devant le petit bureau de sa chambre d’hôtel, Charles terminait avec délicatesse d’insérer dans une enveloppe la lettre qu’il venait de rédiger. Le vieil homme n’avait eu aucune difficulté à coucher ses mots parce qu’il avait, avant de s’assoir devant ce pupitre, passé une bonne partie de la nuit à trier ses souvenirs et avec eux, tracer le spectre de ce courrier très important à ses yeux et à son coeur. Son écriture ornait chaque lettre de belles courbes et donnait une grâce singulière aux mots très joliment apposés sur l’enveloppe. Après avoir scellé méticuleusement le pli, il le regarda quelques secondes,  puis le glissa, avec toujours autant de délicatesse, dans la poche de sa veste. La fenêtre ouverte laissait depuis déjà un long moment le vent marin provoquer un frémissement irrégulier des rideaux. Charles n’y accordait aucune attention. Sans se presser, le vieil homme traversa lentement sa chambre jusqu’à la salle de bain. Ce n’était  pas pour s’assurer ne rien y avoir oublié. Il s’y rendit comme on exerce un rituel accompli de nombreuses fois. Ses yeux se fixèrent très rapidement sur la baignoire dans laquelle il s’était si souvent plongé avec elle. L’envie de prendre un bain comme beaucoup d’autres choses n’était plus à l’ordre d’aucun jour. Un bain seul, comme un petit déjeuner seul ou un autre instant de la journée n’avait, sans elle, plus aucune saveur. Le vieil homme ne tarda pas à plonger dans ses souvenirs.

 

L’année dernière, encore, il était planté là, au même endroit. Debout, il regardait Madeleine prendre son bain. Médusé par la beauté de sa compagne, il l’avait de longues minutes durant, dévorée des yeux. Cinquante deux ans, cinquante deux ans qu’il la regardait comme ça, avec le même désir. Toutes ces années s’étaient écoulés sans qu’une ombre vienne se poser sur l’amour de sa vie, sans qu’aucune lassitude n’altère son plaisir de la regarder. Pas une fois, son regard ne fut moins émerveillé qu’au premier instant de leur amour. Du premier, au dernier jour, la regarder, c’était comme respirer. En fait, la regarder, c’était pour Charles,  assurément respirer plus fort.

 

La mort hélas, ne s’annonce pas toujours avant de venir frapper à votre porte. Certaines fois, elle engage son travail avec une telle vivacité qu’elle vous prend à la gorge, d’un coup sec et ne réclame qu’une seconde pour réduire votre vie à néant. C’est comme ça, dans la douceur apparente d’une nuit que les forces qui régissent l’univers avaient décidé de lui envoyer le pire de leurs messagers. La mort, sans un bruit mais, avec fulgurance, lui avait volé Madeleine, l’amour de sa vie, celle par laquelle son souffle avait pris une autre dimension. Moins de trois mois avant ce jour, la mort était passée sournoisement leur rendre visite. Une nuit, tapie dans le lit conjugal, elle avait attendu qu’ils soient tous les deux endormis, main dans la main, pour la frapper, pour lui arracher sa bien-aimée. Si des milliers de matins avaient sonné le bonheur de se lever à deux, ce matin là, plus sournois, avait sonné, sans aucune sommation, le glas de leur vie amoureuse et lui avait pris Madeleine, sa seule et unique raison de vivre. Cet hôtel, cette chambre, cette salle de bain avaient été une fois par an, depuis cinquante deux ans, les témoins silencieux, les complices de leur amour. Derrière l’image apaisée de Madeleine dans son bain se succédaient, à grande vitesse, les années d’amour, morcelées quelques fois par le changement de revêtement des murs de la salle de bain, devenus un court instant, les archives chronologiques de leurs vacances passées. Charles vu défiler toutes ces années de bonheur à vive allure.

 

Toute la douleur de cette disparition subite était encore vive et s’en trouva décuplée. Le vieil homme pâlit. Des larmes brûlantes commencèrent à remplir de leur sel amère les rides prononcés de son visage. Projeté dans le passé des premiers jours, il se revit nu pour la toute première fois devant elle. Il se souvint presque immédiatement de la maladresse de leurs deux corps qui ne se connaissaient pas encore mais qui cherchaient déjà de tous leurs membres à s’épouser, à se tenailler, à s’étreindre pour ne former qu’un tout. Sa mémoire parcourut de nouveau le visage de sa dulcinée. Partie du grain de beauté, sublime artifice et point cardinal par lequel ses yeux savaient se repérer, sa main fit mine de caresser le visage de Madeleine comme pour une dernière fois, graver le souvenir de chaque courbe, redessiner ses lèvres, effleurer ses sourcils. Elle était toujours là, invisible, mais là ! Madeleine habitait totalement son esprit. Malgré la mort, elle restait le moteur de sa respiration. C’est Madeleine et rien d’autre qui distribuait encore l’énergie nécessaire à son coeur pour faire circuler son sang. 

 

Avant même de revenir, Charles savait qu’il revivrait de pareilles émotions. C’est pour cela, entre autre, qu’il avait décidé de s’éloigner trois jours de Madeleine. Trois jours sans se tenir à ses cotés, trois jours sans la regarder, sans lui parler, c’était le bout du Monde mais également l’immense plaisir de replonger une dernière fois dans le passé avant d’aller rejoindre sa bien aimée pour l’éternité. De toute façon, il n’avait pas d’autre choix que celui d’être là. Il avait une mission et il était hors de question pour Charles de ne pas la remplir. Il avait fait une promesse à Madeleine et cette promesse, il se l’était faite également à lui-même. Si ces trois jours lui avaient fait couler plus de larmes encore que l’encre de son stylo avait pu en laisser quelques minutes auparavant sur le papier, ses souvenirs le remplissaient, le tenaient debout, lui permettaient de continuer de vivre juste ce qu’il fallait pour ensuite, partir en paix.  On ne fait pas le deuil d’une vie d’amour à deux. Après quelques années seulement d’amour sincère, on sait et, Charles, comme Madeleine, le savait depuis longtemps, on ne peut plus vivre seul parce que l’on ne sait tout simplement plus vivre sans l’autre. Après de longues minutes d’absence, le vieil homme essuya son visage, quitta la salle de bain et la chambre pour se rendre à la réception. Chacun de ses pas semblait sur et très justement calculé. Il connaissait chaque recoin de cet hôtel...

Devant le comptoir de la réception, il posa sa valise.

 

Stéphane Théri