Stéphane Théri

Official

 

Craftsman of words, Writer, Author, Dialogist/Screenwriter

 

 Morts au salon du livre

 

Texte de Stéphane Théri traitant de l'information et son traitement par les médias. L'auteur en profite pour mettre en évidence la difficulté pour les auteurs émergeant de se faire connaître.

 

Morts au salon du livre

L

 

Cette nouvelle est une pure fiction. Toute ressemblance avec un fait réel ou un être vivant ne serait que pure coïncidence. Quant aux organisations et aux personnes existantes utilisées, elles ne sont dans ces lignes que pour tracer la route de l’intrigue et servir son dessein.

 

Bureau parisien de l’Agence France Presse, Lundi 19 mars 2022, 10H13 du matin.


Au téléphone, un journaliste interpelle toute l’équipe. Il crie pour que tous les gens présents sur l’open space l’entendent.


- Putain de merde ! Il y a, en ce moment même, une prise d’otages au salon du livre et la Ministre de la culture est sur place.

-  As-tu vérifié l’information ?
-  Je suis en ligne avec Fred. Il est là-bas.
- Mets le haut-parleur. Vite, passe-moi le téléphone... Vas-y Fred ! C’est Charles, je t’écoute.
Avide d’en savoir plus, toute l’équipe est à présent autour de Charles, le directeur de l’information. Leur collègue au bout du fil parle avec un débit très rapide.
-  Voilà la situation. Il y a deux minutes à peine, des bruits de coups de feu ont été entendus dans les hauts parleurs du Salon. Ils semblerait qu’un forcené ou un commando se soit enfermé dans le bureau du commissariat général du salon. La Ministre de la culture, le directeur du salon et plusieurs autres personnalités seraient pris en otages. Mais tout ceci est à mettre au conditionnel. Parce que devant ce vent de panique, je ne peux être sûr de rien.
-  Et toi, es-tu en sécurité ?
-  Oui, oui. Je me suis planqué derrière le Stand de la Bibliothèque Nationale. Il y a quelques secondes seulement, nous avons entendu dans les hauts parleurs du salon les mots suivants : « Achille n’est pas mort pour rien et, nous allons lui rendre... » C’est tout ce que j’ai entendu. Après cela, nous avons encore entendu ce qui semble être des coups de feu.
-  Qu’est-ce que ça veut dire ? Est-ce que le type est seul ?
-  Pour l’instant je ne sais pas. Mais, j’ai bien entendu les mots que je viens de te donner. Ensuite, les crépitements des haut-parleurs et les cris des visiteurs m’ont empêché de comprendre la suite. Ici, c’est la panique totale. Les gens hurlent et se ruent vers les issues de secours. Les allées du salon sont presque déjà désertes. Elles se sont vidées en seulement quelques secondes.
-  Y a-t-il des blessés ?
-  Je ne sais pas.
-  Penses-tu que ce soit un attentat islamiste ?
-  Tout de suite, je n’en sais rien. Je vous envoie les photos de mon portable et je rappelle.
 Ok Fred et pas de risque inutile ! Toi, balance immédiatement une dépêche à tout le monde... Putain, le salon du livre !
Au même instant !
A l’extérieur du parc des expositions de la porte de Versailles, c’est aussi la panique. Des gens crient et fuient le hall principal. Des flots d’individus courent dans toutes les directions pour s’éloigner au plus vite du bâtiment. Des bruits semblables à des rafales de coups de feu retentissent une nouvelle fois. Certains visiteurs se jettent au sol, d’autres se cachent comme ils peuvent. Le personnel de sécurité à la porte d’entrée du parc des expositions demandent aux curieux de reculer pour laisser sortir la foule.
-  Qu’est-ce qu’il se passe ? Crie un curieux aux premiers sortis.
 Un attentat, c’est un attentat ! Ne restez pas là, ils sont armés ! Répond un homme sans arrêter sa course.
L’angle de la rue Ernest Ronan et du boulevard des Maréchaux se transforme très vite en parking pour des dizaines de véhicules de police. Un cortège de policiers se met en place et oblige les gens à traverser la ligne de tram jusqu’au trottoir d’en face. Un périmètre de sécurité s’installe rapidement. Simultanément à la dépêche de l’AFP, un peu plus loin dans la capitale, les hommes du RAID sont en alerte. Toute la brigade se prépare à intervenir. La tension monte dans chaque esprit et les battements de coeur se font de plus en plus intenses. La situation décrite par les policiers en place, la présence d’un ministre, tout indique la gravité de l’information et l’urgence d’intervenir. Le patron du RAID se prépare au pire et informe son équipe de l’éventuelle nature terroriste de l’alerte. Tout invite au drame. Le patron du RAID à son unité d’intervention :
- Allez les gars, on y va ! Protégez-vous et protégez votre unité. En route !
Très vite l’unité embarque dans les fourgons et à vive allure, fonce vers la porte de Versailles.
Hall principal du salon du livre, 10H17 du matin :
Fred a décidé d’en savoir plus. Au téléphone, il informe Charles.
 - Je ne peux pas rester là plus longtemps sans rien faire. Je vais essayer de m’approcher du bureau du commissariat général du salon. Je préfère éteindre mon portable. Je te rappelle dès que j’ai du nouveau.
-  Ok Fred ! Fais gaffe à toi.
-  Entendu, je rappelle dans deux ou trois minutes.

 

Fred prend soin de remettre son smartphone dans sa poche et commence à ramper dans les allées du salon. A chaque avancée, il scrute à droite et à gauche pour ne pas être repéré. Il aperçoit, çà et là, les derniers visiteurs apeurés courir vers les issues de secours pour quitter le hall d’exposition. Ils ne sont qu’une poignée. Très vite, il se retrouve en face de l’entrée principale. Les haut- parleurs du salon se mettent de nouveau à crépiter. Fred s’immobilise, mobilise toute son attention et perçoit, difficilement dissociables des crépitements, les mots suivants :
Laissez-moi en juger...
A peine cette tirade terminée, les crépitements repartent de plus belle et rendent la suite inaudible. Autour de Fred, c’est à présent un salon du livre moribond, plongé dans un silence inquiétant. Plus un seul bruit ne s’échappe des allées désertes. Le choc est d’autant plus fort que quelques minutes seulement avant la panique, le brouhaha battait déjà son plein. Là, plus un mouvement n’est perceptible. Des milliers de livres fermés trônent inertes sur des stands fantômes. Dans les allées, des sacs publicitaires, des journaux et quelques vêtements éparses tracent la route des fuyards vers les issues de secours. Le téléphone de Fred vibre. C’est Charles :
-  Fred, quoi que tu fasses, j’ai besoin de savoir où tu te trouves exactement et si tu vois d’autres personnes autour de toi.
-  Pourquoi ?
-  Le RAID est en route vers le salon. Ils vont intervenir très rapidement. Il faut que tu te tiennes éloigné du commissariat général.
 Peux-tu être plus précis. Je suis presqu’en face. Je voudrais essayer de voir quelque chose de plus concret.
-  Je viens d’avoir l’information. A mon avis, tu n’as pas plus de cinq minutes. Ensuite, je leur communiquerai ta position exacte et à toi, leurs instructions. Au fait, super tes photos des allées. Nous en avons balancé une à tout le monde. Elle fait le tour des chaines TV. Bravo mon vieux !
-  Je suis étonné d’être le seul journaliste.
- Le salon du livre, ce n’est comme même pas un terrain miné. Il n’y a pas trop de frondeurs.
- Bon, j’essaie de faire une vidéo et je te l’envoie. A tout de suite.


Fred est à présent à l‘angle du dernier stand. Il est à quelques mètres seulement des escaliers qui mènent au commissariat général. Il s’approche. Il n’oublie pas de regarder dans toutes les directions avant de s’approcher un peu plus de l’escalier.


10H18 du matin.


Rivés pour certains à leur écran de télévision ou pour d’autres à celui de leur smartphone ou bien encore les oreilles collées à leur poste de radio, les français apprennent la nouvelle et suivent seconde par seconde l’évolution de la situation. BFM TV s’est mis en mode flash spécial. L’envoyé spécial planté devant les portes du salon commence sa pléiade de commentaires sur l’effervescence et sur le moindre fait ou geste opéré dans tout le quartier de la porte de Versailles. Ces mots posent clairement le dilemme du moment, personne ne sait exactement ce qu’il se passe dans le hall principal du salon du livre. Les seules informations répétées évoquent les tirs successifs de coups de feu, le vent de panique qui a suivi et, bien évidemment, la présence du ministre de la culture. Les journalistes en mal de complément d’information replongent tous les téléspectateurs dans le fil des attentats de ces dernières années. L’intensité dramatique ne cesse de monter tout comme le nombre de curieux à présent repoussés par les forces de l’ordre sur un seul côté de trottoir. Tout le quartier est bouclé. Un immense corridor vide de tramway, de piétons, de voiture ou de tout autre véhicule s’étend du pont du Garigliano à la station de tramway Georges Brassens. Il coupe le quartier en deux. Seuls, des véhicules de police et des policiers à pieds arpentent le corridor. Du côte d’Issy-les- Moulineaux, un cordon d’agents de police boucle également tout accès aux rues adjacentes au salon du livre. Le journaliste présent sur le plateau de BFM intervient et informe de l’intervention immédiate du Ministre de l’intérieur. L’intervention est transmise en direct et tous les téléspectateurs de BFM et des autres chaînes de télévision diffusent les mots du Ministre de l’intérieur:
- « Je viens d’être informé qu’un attentat est en ce moment même en train de se dérouler au salon du livre de Paris. Notre ministre de la culture semble être retenue en otage ainsi qu’une poignée de personnalités dont le directeur du salon. L’unité du RAID est en cours d’intervention. Aussi, devant le danger que représente cet évènement, je demande à toutes les personnes se dirigeant vers la porte de Versailles d’abandonner leur destination jusqu’à nouvel avis. J’insiste, il y a un risque majeur à se rendre dans ce quartier. Je demande également à toutes les personnes se trouvant déjà sur les lieux de bien vouloir rentrer chez elles ou de s’éloigner de la porte de Versailles. Je leur demande pour leur sécurité mais aussi pour faciliter le travail des forces de l’ordre.»
La déclaration du ministre sitôt terminée, les journalistes et les invités présents sur le plateau engagent le flot habituel des suppositions, supputations et autres ouvertures susceptibles de garder ou, mieux encore, de faire monter l’intensité dramatique. Un ministre en otage, c’est de l’or en barre. L’arrivée des fourgons de l’unité du RAID ne fait qu’augmenter l’avidité d’information. Tout le monde veut en savoir plus. Tout le monde s’attend au
pire et tout le monde va peut-être assister en direct à un épilogue sanglant et meurtrier. BFM retransmet à présent et en direct, la sortie des fourgons de l’unité du RAID.
10H20 du matin.
Dans le hall principal du salon du livre. Fred s’apprête à monter la première marche de l’escalier qui mène au commissariat général lorsque l’une des portes de la mezzanine s’ouvre. Fred retire immédiatement son pied de l’escalier et se cache derrière une colonne en béton. Il perçoit des voix mais sans comprendre ce qu’il se dit. Il décide de prendre le risque de regarder. Lentement, il penche sa tête jusqu’à ce que son inclinaison lui permette de voir quelque chose. Très vite, il distingue deux silhouettes. Ce sont des enfants. Son regard scrute de gauche à droite la mezzanine. Le temps qu’il ait pu faire un panorama complet, les deux enfants ont disparu. Au même moment, son téléphone en mode vibreur l’alerte d’un appel de Charles. Fred retourne derrière la colonne de béton pour se mettre en sécurité et engage la conversation.
-  Je t’écoute Charles.
-  Le RAID vient d’arriver sur place. As-tu vu quelque chose ? Sais-tu ce qu’il se passe ?
-  Non ! Par contre, je viens de voir deux gamins. Donne l’information. C’est important ! Il y a deux gamins. Je viens de voir deux gamins sur la mezzanine du commissariat général. Je vais monter l’escalier. Je ne veux pas rester là sans rien faire. J’y vais !
-  Fred, je ne sais pas si c’est une bonne idée. Tu devrais te mettre à l’abri.
-  Non ! J’y vais. Je vais essayer de voir combien ils sont là-haut. Tu n’as qu’à me mettre en liaison directe avec le patron du RAID. Je lui fournirai plus de détails.
 Ok Fred, sois prudent.
Fred raccroche et remet son smartphone dans sa poche. Une voix l’interpelle :
« Monsieur ! ...»
Dehors, le patron du RAID est au téléphone avec Charles. Il prend connaissance des informations délivrées par Fred avec beaucoup d’aplomb. Il clôture leur bref échange par les mots suivants : « Ok, donnez-moi son numéro ! »
Les caméras de télévisions ne perdent pas une seconde de la scène. En direct, les téléspectateurs de BFM vivent les premiers pas du patron du RAID sur la scène du drame. Les commentaires vont bon train sur le plateau. Un journaliste, spécialiste des affaires terroristes, intervient :
-  Il est probable que le patron du RAID soit en ligne directe avec la direction générale des polices voir même, notre ministre de l’intérieur. La France n’a jamais connu pareille situation. C’est inédit !
-  Croyez-vous qu’ils vont engager des négociations ?
-  Il est vraisemblable de penser que le patron du RAID va essayer d’entrer en communication avec les terroristes avant de lancer un assaut. Maintenant, un point doit être fait sur la situation. A l’heure où je vous parle, personne n’a une idée exacte du nombre d’otages et surtout du nombre de terroristes présents. Sont-ils armés ? Ont-ils des ceintures d’explosifs sur eux ? Ont-ils placé des explosifs dans l’enceinte du salon ? Beaucoup de questions primordiales se posent à cette seconde. Maintenant, les équipements du RAID vont permettre, une fois déployés, d’utiliser des lunettes thermiques nécessaires au comptage des personnes présentes dans les bureaux du commissariat général du salon. Des micros pouvant déceler le moindre bruit à travers les murs vont être utilisés. Un drone d’intérieur va certainement survoler les allées du salon pour informer sur la présence ou non de terroristes positionnés dans les allées ou cachés dans les stands. Une caméra de type Con SPACE ou un système de vidéosurveillance de type Eye ball R1 peut permettre au RAID d’obtenir en temps réel des informations et des images. Vous savez, le RAID ne va pas lancer un assaut à l’aveugle. Ils vont faire au plus vite mais en sécurisant un maximum leur intervention.
-  Pouvez-vous, s’il vous plait être moins technique pour nos téléspectateurs et nous dire avec des mots simples ce que tout cela veut dire.
-  Oui ! Le RAID va dans quelques minutes seulement obtenir une vision à 360 degrés du salon et du bureau du commissariat général. Il va pouvoir entendre tout ce qu’il se passe dans l’enceinte du salon et plus particulièrement dans le bureau du commissariat général. L’équipe de transmission va faire la photo en temps réel des lieux, des occupants et évaluer le danger. Ensuite, le RAID va engager son action et déployer les armes et les outils nécessaires à...
 Je vous interromps. Une nouvelle dépêche de l’AFP nous informe que deux enfants au moins sont présents sur la mezzanine, là où se trouve le bureau du commissariat général du salon. C’est une information importante ! La dépêche nous informe également de la présence de Fred Dénito, un journaliste de l’AFP.
Au même instant, Le patron du Raid tente désespérément de joindre Fred mais la ligne semble occupée. Après avoir réitéré son appel deux ou trois fois, il téléphone à Charles de l’AFP. La ligne est également occupée.
Hall du salon du livre, 10H21 du matin.
Fred est au téléphone. Le ton de sa voix, le débit de ses mots, tout indique de nouveau l’urgence.
-  Oui, Charles, il faut tout arrêter. Je suis avec les deux enfants, la ministre de la culture et le directeur du salon du livre.
-  Et les terroristes ?
 Il n’y a jamais eu de terroriste ni de coups de feu. Voilà ce qu’il s’est réellement passé. Le directeur du salon, un éditeur et son auteur sont allés dans le bureau du commissariat général du salon pour... Fred est coupé par Charles, le directeur de l’information de l’AFP. Fred, je te reprends tout de suite. Je dois informer le RAID et tout le monde. Dehors, le pire s’engage. Je te reviens de suite.
Bureau de l’AFP, 11H, envoie d’une dernière dépêche :
« MORTS AU SALON DU LIVRE » Ce matin, au salon du livre ,le romancier Stéphane THERI, accompagné de ses deux jeunes enfants, de son éditeur et du directeur du salon présentait au Ministre de la culture son dernier roman intitulé « L’Isaac Circus ». Alors qu’il lisait quelques lignes de son roman, le plus jeune de ses enfants muni d’un jouet a fait claqué les pétards de son pistolet dans le micro des haut-parleurs du salon. Les bruits entendus par tous les visiteurs ont généré une panique sans précédent et l’évacuation du salon, l’évacuation de tout le quartier de la porte de Versailles et l’intervention du RAID. En quelques minutes seulement, toute la France s’est vue replonger dans la peur et la terreur. Si cette fausse alerte n’ a généré aucun blessé ni aucune victime d’aucune sorte, le Président de la République et notre Ministre de le la culture ont salué la rapidité de la mise en place, par les forces de police présentes dans le quartier de la porte de Versailles, d’une zone sécurisée. Ils ont également salué la rapidité de déploiement des unités du Raid et le sang froid du journaliste Fred Dénito. Le sang froid de ce dernier, devant la panique générale, a permis d’éviter le pire. La Ministre de la culture a, quant à elle, fait la déclaration suivante :
« Si cet incident majeur n’ a fait aucune victime parmi les visiteurs, il a malgré tout causé un trouble de notre pensée collective. Sont morts au salon du livre, le mot paix, la pensée que nous pouvons vivre réellement sans avoir peur, ainsi que la pensée qu’il ne peut exister un espace et un seul, où, en toute quiétude, les cultures peuvent se rencontrer, où les cultures peuvent se raconter et ce, sans que l’un d’entre nous ait la peur au ventre et cède à la panique au moindre bruit suspect. Le peur de l’attentat tourne une nouvelle page de terreur au coeur même de ce que nous avons de plus cher, notre littérature.»

 

 

Stéphane Théri